Hors d’Oeuvre

Texte paru dans le journal Hors’Oeuvre n°42 Un numéro mythique, publié par l’association Interface.
Décembre 2018.


OUR STORIES

Mythes et références dans l’œuvre d’Aurore-Caroline Marty

S’approprier le monde en s’attachant à ce qui arrête le regard, ce qui surprend, ce qui permet un renvoi plus ou moins conscient à un autre monde, comme tout un chacun, l’artiste évolue dans une société globalisée et doit choisir les éléments de sa création parmi le flot de l’existant. Aussi le cheminement artistique d’Aurore Caroline Marty s’inscrit dans un mouvement de réappropriation. On pourrait déceler dans l’usage répété des références, un désir de fuite, pourtant Aurore-Caroline Marty construit des volumes. Certes, l’artiste opère souvent avec des matières qui ne sont pas pérennes, mais son geste n’est pas celui de l’absorption passive, de la noyade dans une réalité parallèle. Il y a construction, élaboration d’un volume qui est en réalité un dispositif, puisque son travail oscille sans cesse entre sculpture et installation. Ce qui est construit est ici un monde en soi, nourri de multiples renvois aux divers univers attachés à chacun des éléments utilisés pour composé l’œuvre. Certains mythes servent à Aurore-Caroline Marty de référence, mais c’est plus spécifiquement la référence qui a ici valeur de mythe, dans le sens où le mythe est un récit collectif nourrissant l’inconscient d’une culture et cherchant sans cesse à refaire surface. Ainsi l’Orient, l’Afrique au même titre que le passage de l’Odyssée d’Homère où Ulysse se trouvent sur l’île des lotophages, ont valeur de mythe dans la pratique d’Aurore-Caroline Marty. Ce trait marquant du travail de l’artiste semble s’accentuer avec le temps et participe de sa singularité. Faire monde avec le monde, passe notamment par l’usage des titres qui signalent presque systématiquement un emprunt à une sphère culturelle éloignée dans le temps ou l’espace. Aurore-Caroline Marty convoque ainsi l’antiquité gréco-romaine et les mythes qui s’y attachent, avec notamment Lotos, Césaréa, Gala, Vénus, Apollo, Circus. Ses références sont aussi celles de cultures non-occidentales comme pour les pièces Totem, ou encore Brahmâ. Enfin, les titres en anglais renvoient souvent à des éléments de la culture américaine globalisée et donc populaire, ce sont : Atomic moon, The Last gate, Genesis, The Island, Lily…Etc. Bien sûr, Aurore-Caroline Marty intègre systématiquement des matériaux cheap au sein de ses œuvres faisant ainsi rupture avec les matériaux nobles de la sculpture qu’elle utilise comme la pierre de Comblanchien, de Lens, de Corton, ou encore le marbre, notamment dans ses pièces les plus récentes : Les Lèvres de l’horizon et Collection. On peut alors considérer également que l’artiste manipule un imaginaire relatif à la société de consommation et à l’histoire du capitalisme industriel. Le linoléum, le polystyrène, le carton, les frites de piscine, les pampilles en plastique brillant renvoient peut-être à diverses pratiques socialement identifiées comme relevant d’un vécu populaire.

Le réel mondialisé est un patrimoine labyrinthique où demeurent d’immenses zones ombragées. Les esprits encyclopédiques étant morts avec l’immensité de l’univers et les ambitions humanistes de la Renaissance, tout œil à partir de ce qu’il voit et de ce qu’il ignore crée ses propres fictions, dans une perspective herméneutique infinie. Arrêter des éléments, les choisir, les assembler, construire avec et autour d’eux, les inscrire dans une forme nouvelle est un dispositif où l’artiste s’affirme en tant que sujet. La réappropriation culturelle, n’est pas un geste sournois venant humilier ou désarmé d’autres groupes culturels auxquels Aurore-Caroline Marty n’appartient pas. Ce geste de l’artiste est conscient, il fait partie de l’œuvre en tant que discours visible. Dans le cas de Drame Exotique, le masque africain voit ses orbites traversées de cheveux d’anges métallisés, la figure pleure des larmes brillantes, kitsch et pop. Le drame est autant la vision onirique et cauchemardesque qui se tisse sous nos yeux en technicolor que le symbole fallacieux d’une Afrique reconstituée. Le masque est un faux masque, il n’est pas un objet précieux ramenée d’une lointaine contrée lors d’une expédition ethnologique, il est la copie de ces objets là devenus objets de décoration des salons et commerces occidentaux contemporains alimentant à demi consciemment le mythe colonial et son racisme. C’est ici l’Afrique revue et mythologisée par IKEA, CASA ou MAISON DU MONDE qui pleure des larmes scintillantes et manufacturées. Le Drame exotique, c’est le drame de l’exotisme, et par conséquent le second degré lucide qui anime l’œuvre d’Aurore-Caroline Marty.

C’est à ce carrefour que l’on peut comparer la démarche d’Aurore-Caroline Marty à la relation entretenue par les artistes surréalistes aux objets dits primitifs. Au cours d’un entretien André Breton affirme que « L’artiste européen, au XXe siècle, n’a de chance de parer au dessèchement des sources d’inspiration entraîné par le rationalisme et l’utilitarisme qu’en renouant avec la vision dite primitive, synthèse de perception sensorielle et de représentation mentale ». Si les surréalistes voyaient dans les œuvres d’ailleurs un renouvellement esthétique par la confrontation à de nouvelles grammaires formelles, ils entendaient également entrer en dialogue avec l’autre homme, ou encore l’autre dans l’homme, c’est-à-dire les figures du noir, de l’enfant ou encore du fou, trois figures de l’irrationnel, de la primitivité, venant faire rupture avec le sujet rationnel cartésien incarné par la masculinité occidentale. André Breton n’a-t-il pas fait collection de masques et objets africains et océaniens, mais aussi de dessins d’enfants, les considérant tous comme autant de portes inspirantes vers l’inconscient et donc vers la créativité ? Le primitivisme surréaliste s’il existe notamment chez Breton, figure de proue du mouvement, a quelque chose de romantique, parce qu’il est question de toujours situer la vérité hors de son propre monde, ou du moins en deçà de ce qui compose l’ordinaire des jours. Or la réappropriation d’Aurore-Caroline Marty n’est pas romantique, il ne s’agit pas de chercher la vérité ailleurs mais bien de devenir sujet au sein d’un monde saturé. Il n’est pas question d’inconscient, d’illusion à dissiper, d’existence quotidienne qui ferait fausse route, mais plutôt de chemin à trouver, de cartographie à connaître et à créer. Souvent les objets manufacturés utilisés par Aurore-Caroline Marty dans ses pièces sont des éléments ambigus, des objets qui parodies d’autres objets, presque des simulacres. Les bananes de Brahmâ sont en plastique. Aurore-Caroline Marty aurait pu aisément utiliser des fruits réels, pourtant les bananes en plastique renvoient à autre chose, on se demande d’ailleurs comment elles auraient pu être utilisées si elles n’avaient pas intégré l’installation de l’artiste. Auraient-elles servi à la décoration d’un bar pseudo exotique ou bien au décor d’une petite fête négrophobe ?

Contrairement à celles de Breton, la Collection d’Aurore-Caroline Marty s’inspire tant de l’imagerie antique que de la mode actuelle. Les vases sont brisés et recollés avec des paillettes, signifiant à nouveau la nécessité de se réapproprier cette forêt de symboles engendrée par la mondialisation et la saturation des flux d’images et d’informations. Parodie et réinvention se mêlent. Les vases brisés dont on a recollé les morceaux ont changé de sens, d’ailleurs ils ont perdu toute fonctionnalité et sont composés de volumes complexes. Le symbole étymologiquement est un tesson de poterie dont on cherche l’autre fragment en guise de système de reconnaissance. Tout symbole lie donc deux choses entre elles, souvent la matière à l’idée, comme ici où chaque vase semble plutôt être la version en trois dimensions d’une représentation de vase, où chaque pièce est un appel d’air immense à cette imagerie de vestiges antiques que le spectateur porte en lui. La colle pailletée est un éclair rappelant l’œil à l’actualité de notre culture, parce qu’elle est un élément esthétique renvoyant à la tendance dans toutes les sphères du design.

Parce que l’œuvre d’Aurore-Caroline Marty témoigne d’un désir de construire un monde à partir des éléments du monde rencontrées et retenus, deux éléments qui interroge cet aspect du travail : ce sont la kitschothèque et le compte Instagram. La kitschothèque est le rassemblement d’objets hétéroclites collectés par Aurore-Caroline Marty au fil de la vie quotidienne entre le supermarché et les voyages lointains. Cet ensemble en évolution constante est entreposé à l’atelier et constitue une collection venant alimenter les œuvres à venir. De même Aurore-Caroline Marty tient un compte Instagram actuellement ouvert au public où l’on trouve des images de son travail, parfois encore en construction mais aussi des images inspirantes. L’ensemble forme un tableau de recherche tant visuel que symbolique, un mood board où s’accumulent des éléments qui font écho à sa pratique et la nourrissent. Ces deux éléments participent tant à l’archéologie du regard qu’à celle de l’œuvre.

En utilisant des éléments porteurs de récits multiples Aurore-Caroline Marty bâtit une mythologie contemporaine, au sens donné par Barthes dans ses Mythologies. En effet, la position de l’artiste en tant que sujet créateur qui arrête son regard sur des éléments et se les réapproprie, esquisse nécessairement une carte, une cosmogonie de son imaginaire, de sa culture mais aussi de celle du spectateur. Il y a ce que l’on sait, ce que l’on devine, ce que l’on ignore, ce que l’on partage et peut-être ce qui nous différencie, et voici que l’œuvre est un faisceau de signes, ceux d’une époque et plus encore ceux émis par la puissance singulière d’un regard au milieu d’une forêt épaisse.

Florence Andoka

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